« L’enchantement qui revient » : retour sur la journée d’étude et d’échanges


Suite à la sortie de l’ouvrage collectif « L’enchantement qui revient » (2023) dirigé par Rachel Brahy & al., une journée d’étude et d’échanges s’est tenue le 24 mai 2023 autour d’une notion aussi opérationnellement mésestimée que sous-explorée dans les sciences sociales : la notion d’enchantement

Celle-ci, loin d’appeler à une vision lisse et idéalisée du monde, recèlerait, selon ses promoteur.rice.s, un potentiel analytique pour la Recherche. Potentiel qui s’est consolidé au fil des interventions tenues par les contributeurs et contributrices de l’ouvrage présent.e.s[1] ce jour-là, en dialogue avec trois invités : Arnaud Halloy (UNice), Martin Givors (ULiège) et Mathilde Chénin (EPFL).

Qu’est-ce que l’enchantement ? Tout le monde parvient intuitivement à saisir ce que signifie l’enchantement (être enchanté, enchanter ou s’enchanter comme capacités anthropologiques). Mais comment cette notion peut-elle être objectivement définie quand, ses formes tangibles changent d’une personne/situation à l’autre en intensité et en sens ? S’agirait-il de définir/cristalliser ou prétendre épuiser l’essence, l’immuable d’une expérience d’enchantement qui excède pourtant souvent les mots ? Là n’était pas l’objectif des chercheurs et chercheuses de ce séminaire. Ils et elles voyaient avant tout dans cette notion d’enchantement, un moyen permettant de captiver le regard sur une diversité d’expériences à tonalité similaire. 

Au cours de la journée, l’enchantement a ainsi été approché de manière diverse selon les perspectives académiques et/ou artistiques des participant.e.s, mis en cohérence par le dénominateur commun d’une disposition (subjective) conjuguée à un dispositif (objectif). Cet agencement chaque fois unique entre disposition/dispositif s’actualise de plus dans une pluralité de mondes :  artistiques, ludiques ou thérapeutiques, entre autres, où l’expérience d’enchantement reste à chaque fois un horizon désiré et/ou plus ou moins provoqué. 

Certaines formes d’enchantement peuvent en effet résulter d’un travail de préparation en amont (par ex. : être enchanté au parc Disney) tout comme elles peuvent être éprouvées par les personnes elles-mêmes indépendamment d’un apprêtement situationnel. L’enchantement ne dépend pas toujours de l’apprêtement d’une situation donnée et/ou d’une volonté subjective :on peut être enchanté sans s’y être préparé, sans volonté, ni contrôle et dans un espace-temps non nécessairement propice. C’est précisément à cet endroit que l’attendu et le connu familier peuvent se parer d’une étrange poésie plus ou moins touchante et transformatrice.

L’on devine ainsi la pluralité des terrains empiriques, des modes d’êtres et des régimes d’interactions à travers lesquels peut transparaître ce que l’on nomme une expérience enchantée. Son usage présent et à venir en sciences sociales semble prometteur pour éclairer des liens existants ou jeter des ponts entre des mondes tenus jusque-là comme distincts mais qui tendent toujours à engager à un rapport responsif au monde qui parle (encore).

Extrait de "l'Enchantement qui revient"

Tout se passe comme si enchantement aimantait des données éparses et leur donnait une première cohérence

Prêter attention à ces moments où « tout ne va pas si mal », pourrions-nous dire, aurait de plus l’intérêt de les mettre en relief dans un paysage discursif/scientifique/médiatique/politique de dénonciation pessimiste sur le monde et son devenir, comme cela a été souligné par les intervenant.e.s. Recourir à cette notion permet in fine de garder un œil lucide sur les conditions qui favorisent en partie un vécu enchanté, pensé comme vecteur d’individuation et d’émancipation [3]. 

Son recours par les chercheurs et chercheuses en sciences humaines et sociales dans l’étude de certaines situations ne les rend pas pour autant « analytiquement naïfs », loin de là.  En même temps que d’attirer le regard sur la configuration des « moments d’intensification de la sensibilité » donnant profondeur à nos expériences ordinaires et extraordinaires, l’enchantement comme outil d’analyse n’occulte pas la part « malicieuse » ou « obscure » inhérente à son existence. Celle qui réside dans la perte partielle ou totale de l’autonomie et du libre arbitre, conduisant subtilement à se laisser aller aux saillances affectives, symboliques et normatives d’une situation.

reenchanterLeMonde im Large

Dès lors, dans notre monde où la contrainte directe n’est presque plus tolérée, un concept qui ouvre le regard sur l’ambivalence glissante d’un agir envoûté/enchanté par un dispositif (aux visées bienfaisantes et/ou nuisibles) demeure un outil pleinement ouvert sur la critique et non, comme on pourrait le lui reprocher, sur une fascination aveugle des moments particulièrement appréciés de l’existence.

Cette journée d’étude, rythmée par des temps d’exposés, de questions/réponses et de discussions, aura été l’occasion d’ajouter élan et enthousiasme à la volonté déjà exprimée dans l’ouvrage « L’enchantement qui revient » à s’engager confiant dans les chantiers méthodologiques ouverts par la notion, laissés en friche à l’heure actuelle sur de nombreuses parcelles pratiques et théoriques -  débordant même sur les limites des champs enclavés par les concepts connexes d’ambiance, d’émerveillement et de résonance (étant quant à eux davantage ancrés dans le monde académique que ne l’est à ce jour celui d’enchantement). 

Rédigé par

Nawel Zarhouni

Assistante Chercheuse Université de Liège 

Maison des Sciences de l'Homme 

IRSS : Centre de Recherche et d'Interventions Sociologiques 

 

La citation est issue de [2] Brahy R., Thibaud J.-P., Tixier N., Zaccaï-Reyners N., L’enchantement qui revient, p.34, Paris, Hermann, 2023.  
 
[1] Rachel Brahy, Marc Lenaerts, Patrick Corillon, Pavel Kunysz, Eric Le Coguiec, Dominique Roodthooft, Véronique Servais, Robin Susswein, Jean-Paul Thibaud, Yves Winkin et Nathalie Zaccaï-Reyners.
 [3] Brahy R., S’engager Dans un Atelier-Théâtre. À la Recherche du Sens de l'Expérience, Mons, Cerisier, 2019. 

Share this news